Raison et conscience
La raison, les commandements et l'arbre de la connaissance : discerner les voies du bien
L'homme est un être capable de s'interroger sur lui-même. Il ne se contente pas d'agir : il peut examiner ses actes, reconnaître ses fautes, approuver ce qui est juste et rejeter ce qui est mauvais. Cette faculté de discernement n'est pas, dans la tradition biblique et chrétienne, une conquête tardive de l'humanité ; elle fait partie de ce que l'homme reçoit dès sa création.
Le livre de la Genèse rapporte que :
> « Le Seigneur Dieu modela l'homme avec la poussière du sol ; il insuffla dans ses narines un souffle de vie, et l'homme devint un être vivant. »
(Gn 2, 7)
Ce souffle de vie est compris, dans la tradition chrétienne, comme le don d'une âme raisonnable, capable de connaître, d'aimer et de choisir. Dieu ne crée donc pas un être livré à l'aveuglement moral, mais une personne dotée d'intelligence et de liberté.
Sainte Hildegarde de Bingen développe cette idée dans Scivias (Sachez les voies). Dans la deuxième vision de la troisième partie, elle décrit ce qu'elle appelle la science spéculative. Le terme « spéculative » vient du latin speculum, qui signifie « miroir ». Cette science n'est pas une accumulation de connaissances abstraites : elle désigne la faculté qu'a l'homme de se regarder intérieurement.
Elle écrit :
> « Cette science est spéculative, parce qu'elle ressemble à un miroir ; en effet, de même que l'homme voit son visage dans un miroir et voit s'il est plein de beauté ou de taches, de même il discerne, par cette science, le bien et le mal, grâce à l'action qu'il voit réalisée en lui. »
L'image est claire. De même qu'un miroir révèle ce qui est visible sur le visage, la raison révèle ce qui se trouve dans l'âme. L'homme peut ainsi reconnaître si ses actes sont conformes au bien ou s'ils s'en éloignent.
Hildegarde poursuit :
> « Cet examen est fondé sur la faculté de la raison, que Dieu a insufflée en l'homme lorsque, sur son visage, il a soufflé le souffle de la vie pour en faire une âme. »
Ainsi, le discernement moral repose sur la raison elle-même, qui est présentée comme un don de Dieu. La raison permet à l'homme de peser ses choix, d'évaluer ses actes et d'orienter sa conduite vers la justice.
Cette affirmation soulève cependant une question. Si l'homme possède dès l'origine cette capacité de discerner le bien et le mal, comment comprendre l'épisode de l'arbre de la connaissance du bien et du mal dans le récit de la Genèse ?
Le texte biblique rapporte que Dieu donna à l'homme un commandement :
> « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ; mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n'en mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement. »
(Gn 2, 16-17)
Pour qu'un tel commandement soit compréhensible, Adam et Ève doivent déjà être capables d'entendre, de comprendre et de choisir. Ils ne sont donc pas dépourvus de raison avant la chute.
Le sens de cet arbre doit être cherché ailleurs.
Dans la Bible, le verbe « connaître » ne désigne pas seulement un savoir intellectuel ; il exprime souvent une expérience vécue, une appropriation profonde d'une réalité. L'arbre de la connaissance du bien et du mal ne représente donc pas simplement l'acquisition d'une capacité de discernement. Il symbolise plutôt la prétention humaine à déterminer par elle-même ce qui est bien et ce qui est mal, indépendamment de Dieu.
La tentation formulée par le serpent le montre explicitement :
> « Vous serez comme des dieux. »
(Gn 3, 5)
Le drame du péché originel ne réside pas dans le désir de comprendre, mais dans la volonté de s'ériger en mesure ultime du bien et du mal. L'homme ne veut plus recevoir la vérité du bien ; il veut la définir lui-même.
Après la désobéissance, Adam et Ève ne perdent pas leur raison. Mais leur relation au bien est blessée. Ils découvrent la honte, la peur et la division intérieure. Ils expérimentent désormais le mal non plus comme une simple possibilité à éviter, mais comme une réalité vécue.
C'est dans ce contexte que l'on peut comprendre le rôle des Dix Commandements.
Lorsque Dieu donne la Loi à Moïse sur le mont Sinaï, il ne remplace pas la raison humaine. Il vient éclairer une raison devenue vulnérable à l'erreur, au mensonge et à l'aveuglement.
Les commandements rappellent les exigences fondamentales de la vie juste :
> « Tu ne tueras pas. »
« Tu ne voleras pas. »
« Tu ne porteras pas de faux témoignage. »
(Ex 20)
Ces préceptes ne constituent pas une morale arbitraire imposée de l'extérieur. Ils indiquent à l'homme le chemin conforme à sa dignité et à sa vocation profonde.
On peut donc dire que Dieu a donné à l'homme la raison pour discerner le bien, et les commandements pour éclairer cette raison et l'aider à choisir ce bien avec plus de sûreté.
Cette compréhension rejoint la pensée de sainte Hildegarde. Pour elle, l'homme est appelé à exercer ce regard intérieur qui lui permet de reconnaître ce qui, en lui, est ordonné à Dieu ou s'en éloigne. La raison n'est pas opposée à la foi ; elle est l'un des moyens par lesquels Dieu conduit l'homme vers la vérité.
La « science spéculative » décrite dans Scivias apparaît alors comme une invitation permanente à l'examen de conscience. Elle rappelle que l'être humain n'est ni prisonnier de ses impulsions ni réduit à ses déterminismes. Il est capable de se tenir devant ses actes, de les évaluer et de choisir une autre voie.
Le titre même de l'œuvre de Hildegarde, Scivias, signifie : « Sache les voies ». Ces voies sont celles du bien et de la justice. Les connaître ne consiste pas seulement à les comprendre intellectuellement ; il s'agit de les emprunter concrètement.
L'homme reçoit la raison comme une lumière. Les commandements orientent cette lumière. La grâce lui donne la force de persévérer dans le bien.
Ainsi, la question fondamentale n'est pas seulement : « Que sais-je du bien ? », mais aussi : « Quelle voie vais-je choisir d'emprunter ? »
Références
Bible
Genèse 2, 7.
Genèse 2, 16-17.
Genèse 3, 1-24.
Exode 20, 1-17.
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